mercredi, février 13, 2008

Intelligence Collective ou Gouvernance coopérative?

L’intelligence collective avant d’être un nouveau concept, est aujourd’hui un nouveau mode d’action, un projet commun à toutes les problématiques socio-économiques contemporaines. L’IC surgit en réaction, ou peut- être par systémisme, aux mutations rapides et souvent peu palpables de nos sociétés. Un monde qui craint les ruptures mais qui se nourrit de ses propres peurs. Ainsi, face à l’accélération des flux d’échanges et à la dilapidation pléthorique des connaissances et du savoir, beaucoup de chercheurs ou d’hommes de terrains (chefs d’entreprises, chefs de projets, porteurs d’ Intelligence Economique et de Knowledge Management) remettent en question, avec beaucoup d’ « im »pertinence, les modes de gestion de l’information (savoirs/connaissances/compétences) en collectivité.
Ainsi, nos sociétés, longtemps construites sur le territoire, le travail et le capital, recherchent, aujourd’hui, face à l’irruption des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, un nouveau mode de distribution du savoir et des idées. Celui-ci pourrait générer une ère nouvelle, non plus tournée vers la productivité individuelle, mais vers l’exploitation optimale des compétences individuelles au profit d’une réflexion collective au service de la décision intelligente. De la même manière qu’on argue les vertus des « entreprises apprenantes », aujourd’hui, il serait pertinent de parler d’un « monde apprenant » où toutes les intelligences ne tendent pas vers la hiérarchie, la segmentation et la compartimentation mais vers la distribution du savoir au profit de la réflexion et de l’action collaboratives.

« Ils la dédient également à la promotion du savoir au service de valeurs universelles opérationnelles, offertes à tous et adaptables à tout »

La globalisation financière est, aujourd’hui, supplantée par la globalisation de l’information. Cette dernière n’est pas récente, mais la nouveauté provient de la vitesse de circulation de l’information ainsi que de la multiplication des canaux qui la distribuent. Certains se mettent sur leur garde en pointant du doigt les NTIC, accusés d’être les nouvelles menaces contre la démocratie. D’autres, plus pragmatiques, teintés paradoxalement d’un trop d’idéalisme, voient en cette transformation, une opportunité réelle pour approfondir de nouvelles méthodes d’action orientées vers la performance à la fois individuelle et collective. Ils la dédient également à la promotion du savoir au service de valeurs universelles opérationnelles, offertes à tous et adaptables à tout. Le groupe Danone a fait le premier pas dans le domaine de l’Intelligence Collective à l’échelle internationale. Il démontre, en effet, que la promotion de valeurs gérables dans la diversité est facteur d’innovation. « Lorsque nous avons réfléchi aux valeurs qui font la spécificité du groupe et dans lesquelles chacun pouvait se reconnaître, nous avons préféré parler d'enthousiasme, d'humanisme et d'ouverture, plutôt que de latinité, terme qui parlait peu à nos collaborateurs du continent asiatique notamment », affirme Jean-René Buisson (1. Regards sur l’Intelligence Economique 1er Novembre 2005), secrétaire général du groupe.
« Il s’agit de transformer l’ignorance supposée de chacun en un savoir disponible et utile à tous », argumente P. Lévy (2. Le monde diplomatique, octobre 1995, Pierre Lévy) Ce projet couvrirait tous les champs d’activité humains, en allant des relations interpersonnelles jusqu’aux relations interétatiques, en passant bien évidement par le management des entreprises. C’est pourquoi la définition de l’intelligence collective du philosophe résume très bien ce concept encore toujours embryonnaire de nos jours comme « le projet d’une intelligence variée, partout distribuée, toujours valorisée et mise en synergie en temps réel » (3. Le monde diplomatique, octobre 1995, Pierre Lévy)

« L’ IC, soutenue efficacement par une démarche d’IE, nous apporte donc de nouveaux outils au service de la collaboration, de la création de valeur et de la mise en valeur de la compétence concrète et effective de chacun »

Le tout n’est pas de rompre avec un passé managérial sénile mais de réagir aux failles d’une économie mondiale, d’une part exponentiellement inégalitaire, d’autre part, dont le niveau de performance est devenu trop homogène. L’intelligence collective, soutenue efficacement par une démarche d’intelligence économique, nous apporte donc de nouveaux outils au service de la collaboration, de la création de valeur et de la mise en valeur de la compétence concrète et effective de chacun. Les NTIC où « les technologies de l’intelligence augmentée » sont incontournables. Elles consolident les capacités cognitives d’un groupe. « Les technologies de l'information et de la communication ont permis de rendre accessible l'information : stocker et partager. Les technologies de l'information et de la collaboration (intranet collaboratif) vont beaucoup plus loin. Elles augmentent la performance des interactions humaines et donnent à l'information une valeur opérationnelle » fait remarquer O. Zara (4.Le management de l’ IC : vers une nouvelle gouvernance Oliver Zara M2 Edition 2005). Selon lui, il importe alors de dépasser les résistances culturelles « latines » (goût du contact humain, communication verbale dominante…) qui seront, semble-t-il, le facteur majeur du retard considérable que prendront les entreprises françaises sur les entreprises anglo-saxonnes dans les dix prochaines années. Cependant, il convient de nuancer et de préciser que les anglo-saxons opèrent également dans les relations interpersonnelles physiques par l’approfondissement des neurosciences et de la communication cognitive. La Programmation Neuro Linguistique, entre autres, peut être un excellent outil d’ IC et d’IE, celle-ci permettant d’exploiter les ressources illimitées qui animent notre psychophysiologie et de la distribuer intelligemment aux autres. Elle permet à chaque individu d’améliorer ses ressources-clés en l’aidant à identifier ses objectifs et ses compétences majeures et en l’aidant à interagir plus efficacement avec autrui et avec le monde.
En France il est étonnant, pour ne pas dire choquant de relever que l’ ANPE consacre seulement en moyenne dix minutes (tâches administratives compris) pour recueillir des informations sur les compétences des personnes qui viennent s’inscrire pour la première fois. Si la recherche du profil-type est devenue aujourd’hui incontournable dans le monde de l’entreprise, on semble oublier que la recherche des compétences-clés serait plus opérationnelle. Il s’agit donc, non pas d’établir des profils de poste en entreprise définis à priori, mais, par une certaine maïeutique, de faire ressortir le savoir de chacun pour le diffuser de façon idoine à la collectivité interne. L’université Thalès exemplifie bien cette approche apprenante. Installée à Jouy-en-Josas, elle constitue un lieu de partage des connaissances, et en plus d’être un outil de diffusion du savoir, elle cristallise les meilleures pratiques en management. Lévy insiste bien, « chacun sait quelque chose » il valorise ainsi le potentiel de chacun sans exclusion ni exclusivité : « Chaque être humain est, pour les autres, une source de connaissances » (5. Le monde diplomatique, octobre 1995, Pierre Lévy).

Il est impératif, par ailleurs, de prendre conscience de la distinction entre communication collective et réflexion collective. Cette dernière consiste à « co-construire » une information par la création, l’interaction et la cognition, en d’autres termes par une réelle coopération intellectuelle. Contrairement à la communication qui permet seulement l’échange d’information sans nécessaire collaboration intellectuelle. Cette démarche coopérative agit alors directement sur le processus de décision qui, lui, garde son autonomie et ses caractéristiques propres. Il faut, en effet, répondre aux sceptiques qui brondissent leur crainte de perdre leur pouvoir décisionnel au profit d’une « entreprise démocratique » (où la décision serait prise à la majorité) dangereuse et incompatible aux nécessité managériales. Qu’un seul ou plusieurs décident, là n’est pas la question, l’essentiel c’est que l’élaboration et la construction de la décision aient mobilisé l’ IC et les connaissances opérationnelles de chaque acteur.

« L’ IC à l’échelle sociale confirmerait plutôt que dix millions de savants qui ne collaborent pas construisent leur propre ignorance »

On peut donc voir cette « intelligence partout » comme, à la fois un renouveau de la démocratie, mais aussi un moyen pour la performance et le succès économique. Selon la définition de Zara, « l’ IC, dans sa dimension opérationnelle, est la capacité d’une organisation, d’un collectif à se poser des questions et à chercher les réponses ensemble » (6. Le management de l’ IC : vers une nouvelle gouvernance Oliver Zara M2 Edition 2005). La démocratie puise originellement son énergie dans le rassemblement collectif. Mais pour contrecarrer le vieil adage qui dit que « Dix millions d’ignorants ne font pas un savoir », l’ IC à l’échelle sociale confirmerait plutôt que dix millions de savants qui ne collaborent pas construisent leur propre ignorance. Nos démocraties dites représentatives font appel à la notion de délégation du pouvoir à des représentants chargés de répondre aux aspirations du peuple. Mais les principes démocratiques, aujourd’hui, face aux transitions technologiques et aux impasses socio-économiques (crise de la représentativité, de la participation et de l’identité collective, inégalités économiques etc.), doivent apporter la réponse plus en amont : le tout n’est pas de représenter le peuple, mais de savoir comment le peuple interagit et collabore pour choisir ses représentants.
D’une part, l’intelligence collective condamnera les modes de communications traditionnels de l’information essentiellement basée sur la relation « un-tous » qui instaure « une séparation nette entre centres émetteurs et récepteurs passifs isolés les uns des autres » (7. Le monde diplomatique, octobre 1995, Pierre Lévy). Alors qu’une structure relationnelle « tous-tous » où chacun est potentiellement émetteur et récepteur apportera plus de valeur ajoutée pour la prise de décision que ce soit au niveau politique qu’économique. Le «cyberespace », outil incontournable de l’IC, apporterait ainsi une réponse pour les débats politiques mais aussi pour les choix électoraux. D’autre part, ce décloisonnement des modèles administratifs hiérarchisés sacrifiant initiative au nom de la coordination bureaucratique, offrirait une nouvelle forme de lien social. C’est là où le philosophe Lévy affiche sa pertinence : « une société intelligente partout sera toujours plus efficace et vigoureuse qu’une société intelligemment dirigée ». On l’appellera démocratie participative ou démocratie consultative, le cœur du travail consiste à dépasser un modèle de gestion des richesses nationales (cette fois-ci, et même un peu plus souvent, entendez-le au sens du potentiel intellectuel et cognitif humain) se nourrissant du nivellement du bas au profit de l’aiguisement du haut. « La masse n'a pas toujours raison, surtout s'il s'agit d'une masse moutonnière et conformiste qui ne remet rien en question. C'est pourquoi le projet de l'intelligence collective consiste précisément à valoriser toute la diversité des connaissances, des compétences et des idées qui se trouvent dans une collectivité et à organiser cette diversité en un dialogue créatif et productif. La culture de l'intelligence collective travaille à établir de manière douce et pacifique un "multilogue" ouvert, qui est préférable aussi bien au cloisonnement et à l'isolement des intelligences, qu'à l'uniformité bien pensante», justifie P. Levy (8. Le monde diplomatique, octobre 1995, Pierre Lévy). Avant d’être un citoyen représenté, il faut impérativement former un citoyen sans cesse valorisé au service de décisions politiques intelligentes.

« Elle suggère un « contrat collaboratif » qui ne ferait pas de nos euro-députés des « légumes politiques » à Bruxelles mais des « chargés de connaissances » »

Quelque soit l’esprit scientifique dans lequel on s’enferme (justement !) pour décrypter le jeu d’action des Etats sur la scène internationale, que l’on soit constructivistes, transnationalistes, réalistes ou libéraux, aujourd’hui, rêvons, fantasmons et imaginons une IC mondiale. Mais ne prêchons pas non plus pour un idéalisme décalé par rapport aux réalités, souvent rudes et frustrantes, mais osons travailler pour innover à l’échelle régionale. Un brin de courage et de volonté politique pourrait surmonter les défaillances, plus culturelles que politiques, de l’ Union Européenne. Et ainsi dans ce « petit cap du continent asiatique » (pour reprendre l’expression impertinente mais d’actualité de Paul Valéry) il conviendrait d’engager un réel projet d’ IC, soutenu par une vaste démarche d’ IE. A-t-on imaginé un jour une cristallisation des informations stratégiques européennes dans une plateforme informatique accessibles à tous les membres ? A-t-on proposé, avec courage et volonté, de concentrer les connaissances de tous les acteurs socio-économiques européens (ONG, entreprises, gouvernements, syndicats etc.) dans un logiciel intelligent européen (qui trie, analyse et diffuse l’information) ? L’ IC tire son pouvoir des forces de propositions sans inhibitions ni craintes. Elle suggère un « contrat collaboratif » qui ne ferait pas de nos euro-députés des « légumes politiques » à Bruxelles mais des « chargés de connaissances ». Ces derniers seraient missionnés de charger et décharger leur potentiel idéel à Bruxelles impactant les décisions européennes. Celles-ci deviendraient plus opérationnelles et plus profitables à tous jusqu’à se déposséder de cet esprit particulariste bloquant toute initiative européenne. Un investissement dans une Europe collectivement intelligente serait largement plus rentable que tous les investissements alloués à une campagne pour une constitution européenne.

A l’heure de la lutte contre le terrorisme, au tournant des enjeux environnementaux mondiaux, à l’ère de la profusion de l’information (ou de la désinformation), plus que jamais les hommes sont amenés à coopérer. Kant remarquait originalement que « la rotondité de la terre poussera toujours les hommes à se rencontrer ». A nous de nous rencontrer intelligemment en faisant de chaque savoir (ou de chaque ignorance) un lieu de rencontre.

Hatim BENJELLOUN

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